Présentation

Comanche

Lorsque Comanche apparaît dans le journal Tintin vers la fin 1969, on compare tout de suite ce western aux deux séries réalistes qui cartonnent à l’époque : Blueberry (Pilote) et Jerry Spring (Spirou). Le défi pour le duo Greg-Hermann est de se démarquer de ces chefs-d’œuvre de la BD afin qu’on ne puisse les accuser de s’en être inspirés, voire de les avoir copiés. Heureusement, contrairement à la mésaventure vécue par Bernard Prince, ils n’auront rien à craindre de la rédaction du Journal Tintin dans lequel ne parait qu’une seule série western, humoristique celle-là, créée également par Tibet (et scénarisée par Greg, puis par Duchâteau) : Chick Bill. La voie est libre !

Red Dust (1972)

L’univers de la série est à mettre au crédit de Greg. Comme pour la série Bernard Prince, Hermann ne participe pas à l’écriture du scénario, à l’exception de l’une ou l’autre suggestion glissée çà et là. En revanche, son graphisme nerveux est appelé à faire merveille dans cette ambiance taillée pour lui. Afin de se différencier du décor déjà exploité dans Blueberry et Jerry Spring, à savoir le Sud-Ouest américain, Greg situe l’action dans la plaine herbeuse du Wyoming, au pied des Montagnes Rocheuses. Le point d’ancrage de l’histoire est un ranch baptisé Triple-Six. Le personnage principal est cette fois un cow-boy, un vrai, et non un marshal ou un soldat. Pourtant, c’est la patronne du ranch qui donne son nom à la série : Comanche.

Une évolution ?

Hermann met en scène un Far West violent et brutal. Lui, le natif des Ardennes, habitué des forêts sombres, de la vie sauvage, de la neige, de la pluie qui fouette les cimes des arbres et de la boue qui colle aux bottes, trouve un décor à la mesure de son dessin flamboyant. Contrairement au trop lisse Bernard Prince, Comanche lui offre l’occasion de traduire les tensions entre les personnages et de développer une galerie de portraits typiques de son univers : laids, vils et veules, aux gueules patibulaires et aux trognes inquiétantes. 

Voir aussi : Albums

C’est avec Les loups du Wyoming, Le ciel et rouge sur Laramie et Le désert sans lumière, lesquels peuvent être considérés comme un cycle à part entière à l’image de ce que propose la série Blueberry, que le duo Greg Hermann s’impose comme incontournable dans la production de la BD réaliste. C’est là aussi que Hermann jette les bases de ce que sera plus tard sa série fétiche, Jeremiah.

Les loups du Wyoming (1973)

Alors que, dans Le ciel est rouge sur Laramie, Greg décrit une scène de règlement de comptes somme toute classique, Hermann suggère pour la première fois à son scénariste de prendre un réel risque pour une BD dite traditionnelle.

Voir aussi : Personnages

Le récit porte sur l’épopée criminelle des frères Dobbs, voleurs peu scrupuleux, qui écument la région. Greg avait imaginé un final où le dernier des Dobbs, le pire de la bande, se battait en duel avec Dust, dans une rue de la ville. Mais Hermann, dont le style (et la vision des choses) évoluait vers une âpreté inégalée en BD à cette époque, propose que Dobbs soit désarmé et que, en sous-vêtements, il se fasse abattre froidement par Dust avant de s’écrouler au milieu des détritus. Lors de sa pré-publication dans les pages du Journal Tintin, la scène fait scandale.

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Bien sûr, aujourd’hui, cette scène semble banale car, tant en BD qu’au cinéma, on a vu bien pire depuis. La série elle-même est devenue un classique. Pourtant, en son temps, elle fit l’effet d’une bombe et Hermann fut, pour la première fois, vilipendé pour ses idées réactionnaires. Ce ne fut pas la dernière.

Le ciel est rouge sur Laramie (1974)

Toutefois, un œil plus attentif constatait que Hermann se démarquait de plus en plus de la BD classique, de la conception traditionnelle du Western avec son gentil héros… et de Greg lui-même. Le cinéma de Peckinpah, d’Altman avait laissé en lui des traces indélébiles et plus jamais il n’accepta de considérer le Western comme la BD le voyait à l’époque, c’est-à-dire directement inspiré des films hollywoodiens. Un vent nouveau soufflait sur le cinéma : c’est de bon gré que Hermann se laissa porter par lui. Et c’est précisément à cette époque qu’il commença à se fatiguer de la série et que germèrent dans son esprit les prémisses de Jeremiah.

Fin d’une collaboration

En 1978, Hermann se lance dans un projet personnel, Jeremiah, ce qui l’oblige à abandonner Bernard Prince avec l’accord de Greg. Il choisit donc de poursuivre la série Comanche. Mais, lorsqu’il dessine Furie rebelle , il s’ennuie. Cette histoire ne lui plait pas. Il ne jette toutefois pas l’éponge mais éprouve de moins en moins d’appétit et de plaisir à dessiner les aventures du Triple-Six. Non seulement il commence à connaître les ficelles des scénarios de Greg, mais ce dernier, pris par autre mille projets, tarde parfois à lui faire parvenir à temps les pages du scénario. Hermann en est réduit au chômage technique, ce qui est loin de lui plaire.

Les (autres) raisons de la lassitude

Malgré les réticences grandissantes d’Hermann à l’égard des scénarios de Greg, il enchaîne les albums. Avec succès. Les albums qui suivent Furie rebelle  comptent parmi les plus belles réussites du duo. Greg a compris le message et envoie Red Dust loin de Greenstone Falls car Red Dust est comme Hermann : pas question de s’embourgeoiser dans des draps de soie, ils veulent du rustique, du râpeux. Or, il est bien fini le temps du Wyoming des débuts où l’insécurité régnait et le plus fort faisait la loi. Le temps et la raison l’ont emporté. Laramie, par exemple, qui fut le théâtre du règlement de comptes entre Dust et l’aîné des Dobbs possède désormais des rues éclairées, des transports publics. Le Ranch Triple-Six aussi change, tout comme le statut des membres de l’équipe : Comanche s’enthousiasme pour les robes que les élégantes portent à Paris. Le progrès frappe aux portes et avec lui son cortège de nouvelles habitudes, de nouveaux comportements, de nouveaux venus aussi. Red Dust refuse de s’y plier : « Pense à l’ours qui fuyait toujours plus loin chaque fois qu’il voyait dresser une clôture de trop. Surtout les clôtures de luxe, celle qu’on peint en rose. » Greg l’envoie dans le sauvage Montana.

Un monde en mutation


Mais l’éloignement ne dure que le temps de deux albums. Après « Les sheriffs » (qui voit pour la première fois Fraymond mettre en couleur un album de Comanche), Dust retrouve Greenstone Falls, le Triple-Six… et Comanche, dont il est vraisemblablement amoureux. Mais ce n’est pas de romance dont il est question. Non, Greg fait petit à petit basculer le western vers le policier. Sans doute, inconsciemment, pour conjurer le sort qui avait jadis vu Bernard Prince renoncer à sa carrière de flic. Et voici donc Red Dust le vacher, l’as du six-coups, reconverti en inspecteur de police (ou presque). Adieu les grands horizons, bonjour les salons. Ce fut le coup de grâce pour Hermann. Et la rupture, consommée. 

Dust fréquente davantage les salons que les saloons, Le corps d’Algernon Brown (1983)

Le dernier Comanche en est par ailleurs la victime collatérale : Hermann truffe l’album d’anachronismes visant à tourner en ridicule le récit. Bien que se refusant à bâcler son travail, ce que jamais il ne fit ni ne fera, il en a marre et n’hésite pas à le faire savoir : c’est donc Le corps d’Algernon Brown qui en fait les frais.

Alors que les pinailleurs de tout poil s’acharnent à rechercher les erreurs involontaires commises par le dessinateur, dans Le corps d’Algernon Brown, c’est Hermann lui-même qui s’amuse à les glisser çà et là au gré des cases. Fatigué par la série et par le fait qu’il ne peut pas intervenir sur le scénario, il décide d’exprimer sa lassitude à sa manière :  ici, il dessine un touriste japonais muni d’un appareil photo ; là, un téléphone ou encore des prises électriques. Greg, on l’imagine, n’apprécie que modérément la plaisanterie. Ces anachronismes volontaires marquent la fin de leur collaboration. L’élève Hermann a grandi et le maître Greg ne lui offre plus ce qu’il s’estime en droit d’attendre.

Anachronismes


Malgré tout, Hermann dessinera encore deux pages pour des éditions spéciales du Journal Tintin.


Conclusion

Comanche demeure une série réaliste classique qui, si elle n’a pas révolutionné le genre, a apporté un vent de fraîcheur à la conception du Western dans la BD. Greg y a instillé, de façon très mesurée, une dimension psychologique qui n’existait ni dans Blueberry, ni dans Jerry Spring. Malgré tout, Comanche reste une série tous publics qui privilégie l’action à la psychologie et n’entend pas bousculer la hiérarchie. A l’exception de la scène de l’assassinat de Dobbs par Dust, suggérée par Hermann. Il faut dire qu’elle débute au moment de l’âge d’or de la BD franco-belge, s’adressait à la jeunesse et ne pouvait dès lors se permettre de faux-pas. Mais c’était sans compter Hermann et son désir de ruer dans les brancards. Ce qu’il fit, entérinant à terme le divorce d’avec Greg. Sans qu’il n’oublie tout ce que Greg lui avait enseigné : son sens du dialogue, de la construction et sa rigueur professionnelle. Par la suite, Greg continua la série avec Rouge au dessin.

Hermann enterre Comanche et s’en va vers de nouveaux horizons (Le corps d’Algernon Brown, 1983)

Hermann en route vers de nouveaux horizons...

Bien des années plus tard, comme pour exorciser son regret de ne pas avoir traité le Western tel qu’il l’entendait à l’époque de Comanche, Hermann produit seul un album qui illustre enfin sa vision du Western, dur, rugueux et sans illusion. En un mot, l’album Western que Greg n’avait pu lui offrir. C’est le très beau On a tué Wild Bill

Depuis, il a récidivé avec deux autres Westerns : un autre one-shot, Sans pardon, et une nouvelle série, Duke, tous deux sur scénario d’Yves H.

Extras

Lors de sa prépublication dans le Journal Tintin, Le ciel est rouge sur Laramie fut présenté sous forme de chapitres (ce fut aussi le cas pour Les loups du Wyoming). Greg eut alors l’idée, plutôt que de proposer avant chaque chapitre un résumé des épisodes précédents, de demander à Hermann de dessiner une planche surnuméraire en guise de transition entre lesdits chapitres. Il y eut ainsi cinq planches qui ne furent publiées que dans le Journal Tintin car, redondantes, elles n’avaient pas leur place dans l’album.


Cette « erreur » fut enfin réparée en 2017 car elles figurent désormais dans les intégrales en N&B publiées conjointement par Le Lombard et les éditions Niffle.

Plus étonnant, Greg écrivit pour Hermann deux gags en une planche de Comanche, qui parurent dans le Super Tintin n°17 en 1982.