Merci Yves, pour la réponse.
Tu avais déjà évoqué sa méthode pas banale pour réaliser ses scénarios, mais c’est assez incroyable de voir qu’il arrivait toujours a retomber sur ses pattes dans les 46 planches de l'album.
C’est assez casse-gueule comme méthode.
Me souviens aussi que dans sa hâte, il ne prenait pas toujours la peine de relire tes consignes, et qu'une fois il a dû refaire une case , je ne sais plus dans quel album, parce que son dessin n'allait pas dans la suite du scénario
Il est arrivé une ou deux fois que, dans sa précipitation légendaire, il ait "merdé" une case. Au débotté, je ne me souviens plus dans quels albums. Mais c'était très rare.Tu avais déjà évoqué sa méthode pas banale pour réaliser ses scénarios, mais c’est assez incroyable de voir qu’il arrivait toujours a retomber sur ses pattes dans les 46 planches de l'album.
C’est assez casse-gueule comme méthode.
Me souviens aussi que dans sa hâte, il ne prenait pas toujours la peine de relire tes consignes, et qu'une fois il a dû refaire une case , je ne sais plus dans quel album, parce que son dessin n'allait pas dans la suite du scénario
Bernard Yslaire (oui, le papa de Sambre, de Mlle Baudelaire, etc.) m'a gentiment transmis le texte qu'il devait lire à la cérémonie. Je vous le livre à mon tour.
Hermann Huppen est mort dans la nuit de dimanche à lundi dernier.
J’avais 13 ans et j’ai rencontré par hasard Jean-Marie Brouyère à une exposition de BD à St Luc. en 1971 Nous en étions les seuls visiteurs un mercredi apm, et il m’a demandé « tu as envie de faire de la BD ? » J’ai répondu « oui » sans avoir réfléchi. Et il m’a invité à venir dans son atelier tous les samedis, pour apprendre le métier. Le premier samedi, il m’a demandé qui j’aimais en BD. Pour moi c’était d’abord Tintin et Gaston, Buck Danny ou Lucky Luke ou que j’avais lu mais que j’oubliais qu’il étaient l’œuvre d’une main ; ils étaient là avant que je sois né, alors… Mon idole, c’était Hermann. Un jeune, comme moi, puisque je l’avais vu commencer avec Jugurtha dans Tintin, et surtout Tonnerre sur Coronado, avec cette case muette inoubliable, d’une femme de dos couchée recroquevillée sur le lit pour mieux cacher ses larmes. L’autre case mémorable est celle d’une murène monstrueuse, surgissant d’un rocher sous-marin dans une mer troublée par l’ouragan, menaçant le corps athlétique du héros Bernard Prince en plongeur, avec des muscles que je n’avais jamais vus sur les bras d'Alix ou chez le capitaine Haddock. La puissance de la nature comme adversité du héros, c’était déjà prémonitoire de créer un aventurier luttant contre le dérèglement climatique. Et l’émotion pudique d’une jeune femme face à la mort me troublait intensément. Je n’avais jamais vu une telle puissance d’expression silencieuse en BD.
Et Jean-Marie a invité Hermann chez lui, le temps d’un café. Il est venu avec des planches crayonnées. J’étais très timide. Après, il m’a envoyé une dédicace crayonnée d’un corps d’homme athlétique avec plein de muscles. Je l’ai conservé des années durant devant ma table à dessin. Je ne lui ai même pas dit merci. Ni merci de m’avoir donné envie de faire de la BD. Avec Franquin. J’étais timide évidemment, et je le suis resté très longtemps, surtout face à lui.
Quand j’ai publié les premières planches dans Circus en 86, il m’a téléphoné pour me dire qu’il aimait Sambre. Et ce fut une catastrophe. Après ça, je n’ai jamais pu lui témoigner mon admiration, qu’il est resté mon phare de la narration graphique, l’artiste de l’espace blanc entre les cases, inégalé au-delà du scénario ou du dessin… car aussitôt il me coupait la parole « ce n’est pas parce que je t’ai fait un compliment que tu dois te sentir obligé de m’en faire. »
C’est un des derniers maîtres de la Bande dessinée belge qui s’en va, une légende du 9e art. Seul dessinateur avec Giraud en France à avoir assumé l’héritage de Jijé en le sublimant, il renouvelle les codes de l’aventure dessinée, imposant une mise en scène viscérale, faites de silences et d’actions qui en disent plus long que les mots. L’histoire dira un jour qu’il est le fils rebelle de cette BD belge d’après-guerre à la ligne si claire et si morale, qui aura désacralisé par son réalisme cru les héros de papa, annonçant la BD adulte et réaliste d’aujourd’hui. C’est le trait d’union indispensable entre Joseph Gillain, Cuvelier, Jacques martin, Hubinon, et toute la génération d’auteurs réalistes et réalisateurs graphiques qui l’a suivi, de Régis Loisel à Laurent Vicomte, en passant par François Boucq, Frank Pé, Philippe Franck, j’en passe et des meilleurs, tous se sont dit influencés par lui, moi, le premier.
Fuyant les honneurs et les élites, l’homme était rugueux comme ses personnages, pessimiste sur l’humanité, mais unanimement respecté par ses pairs pour sa virtuosité graphique et sa science du noir et blanc. Le festival d’Angoulême l’a logiquement consacré dès lors que le vote pour le grand Prix de la Ville s’est ouvert à toute la profession, malgré qu’il eût déclaré refuser de le recevoir. Dieu merci il ils ont insisté. C’est un des très rares compatriotes à y avoir été distingué.
Généreux de son talent, 120 albums dessinés dont la moitié auto-scénarisés, et beaucoup considérés comme des classiques, il est aussi le co-fondateur du Prix Diagonale-Le Soir et de son académie d’auteurs belges et européens … qui a signé la charte avec les éditions Rossel-Le Soir pour fusionner avec son prestigieux Prix littéraire et se perpétuer sous le nom d’Académie Victor Rossel de bande dessinée. Il y a deux ans il montait sur scène rue Royale pour remettre le Prix Rossel 2024 du meilleur roman dessiné à Romain Renard, qui lui avait rendu hommage avec « Revoir Comanche ». Comme un passage de témoin entre deux générations.
Vous vous souvenez ? Malgré "son âge" et ses maux, il s’était rendu à la cérémonie. La soirée passée en after au restaurant en sa compagnie fut un exemple de ce qu’un jury d'auteurs permet : Daniel Couvreur, Romain Renard et sa compagne, Léonie Bisschoff dernier grand prix Victor Rossel, ma femme et moi, accrochés à sa voix douce, humble et sensible. Trois générations d’artistes belges fascinées par le grand maître du réalisme anti-héroîque. Personne n’a oublié cette soirée magique. Alors merci Hermann, merci pour ton immense talent, ta confiance et ta sensibilité pudique et surtout merci pour ta dédicace.
Lundi dernier le ciel et mes yeux étaient rouges, et pas qu’à Laramie.
Bernard Yslaire
Je me méfie toujours un peu des panégyriques dont on prend connaissance dans de semblables circonstances, mais ici indéniablement on sent une sincérité authentique.
Je confirme la sincérité d'Yslaire. J'ai eu l'occasion de parler avec lui par le passé à deux ou trois reprises et il m'a toujours tenu le même discours.Je me méfie toujours un peu des panégyriques dont on prend connaissance dans de semblables circonstances, mais ici indéniablement on sent une sincérité authentique.
Yslaire n’a jamais caché son admiration pour Hermann, j'ignorais que ce dernier avait beaucoup aimé Sambre a sa parution dans Circus mais ce n’est pas étonnant, c’est un chef d'œuvre !
Ce texte en hommage au Sanglier est magnifique.